Le travail gratuit se niche partout – Le Billet de Charline Vanhoenacker sur France Inter

Réservation en ligne, stage, expérience client, « scan » des articles à la place de la caissière… Le client d’hier est l’employé bénévole d’aujourd’hui. Charline fait le point sur le travail non rémunéré qui a contaminé la société.
Le Billet de Charline dans le 7/9 par Charline Vanhoenacker (7h55 – 10 Février 2017)

Elle a tout dit !

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« Va-t-on payer pour travailler ? », livre de Valérie Segond, sur Slate.fr

Valérie Segond, journaliste économique et sociale en chef au Monde, publie un livre sur des dérives actuelles du travail, «Va-t-on payer pour travailler?». Formations payantes à assumer par l’employé, achats de franchises, et d’autres exemples du travail low cost à lire dans l’article de Slate.fr du 06/10/2016 «Payer pour travailler», c’est déjà une réalité.

Idées à rapprocher des thèses de Marie Anne Dujarier, chercheuse en sociologie économique au CNRS : Le travail du consommateur, De McDo à E-Bay : comment nous coproduisons ce que nous achetons dont on peut lire une note de lecture ici. L’introduction de ce travail résume excellemment bien les choses :

« J’ai voulu acheter un abonnement internet. Je suis allé dans une agence où j’ai fait la queue une demi-heure. Je suis reparti avec mon kit d’installation. J’ai mis trois jours à essayer de le faire marcher. J’ai appelé la hotline qui coûte les yeux de la tête, tout ça pour tomber sur une boîte vocale qui n’a pas pu m’aider à résoudre mon problème. J’ai finalement réussi à parler à un opérateur, qui m’a fait des réponses standardisées inutiles. J’ai cru que j’allais l’insulter. Finalement, c’est un copain qui travaille dans l’informatique, qui a trouvé comment le faire marcher. »
Quel est le point commun entre cette situation et le fait d’acheter un voyage sur Internet, pousser un caddie dans un supermarché, trier ses ordures, remplir un questionnaire de satisfaction ou faire des vidéos pour Youtube ? Chaque fois, l’individu est coproducteur de ce qu’il consomme. Prenant au sérieux l’idée qu’il participe à la fabrication, ce livre propose de faire l’analyse sociologique du travail du consommateur.
Faire travailler le consommateur

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Polémique : une entreprise textile profite d’étudiants en école de commerce comme vendeurs non rémunérés. Les institutions complices.

Une affaire à lire sur Le Monde ou dans le Figaro du 10/10/2016, ou encore sur Mr Mondialisation (texte un peu plus sulfureux) dans lequel on apprend comment une boîte textile nantaise fait travailler gratuitement les élèves de l’IUT de Valenciennes filière Techniques de Commercialisation. Ces derniers, par le truchement d’une association étudiante Show7, sont en effet apparemment obligés de venir retirer à la rentrée des classes une valise contenant un stock de « chaussettes, serviettes et peignoirs » représentant un chiffre d’affaire de 500€. Les étudiants les plus performants, révèle une capture d’écran d’un post facebook de Show7, obtiendraient une note de 20/20, alors que ceux qui n’écoulent pas la marchandise verraient cette note baisser.

Le tweet qui a mis le feu aux poudres et formé le buzz :

Je vous invite à lire l’article du Figaro mentionnant le communiqué  émis en défense par la société textile Divam. Réponse qui au lieu de défense semble plutôt enfoncer le clou un peu plus : ces partenariats concernent «plusieurs IUT, des BTS et certains lycées». Divam relativise ensuite en disant qu’elle retourne 8 à 21% du chiffre d’affaire réalisé par ces ventes pour « subventionner » l’association pour l’année suivante (l’association de travail non rémunéré oui : vous avez bien comprit !) et des « projets pédagogiques » dont ni le Figaro, ni Le Monde n’ont réussi à découvrir la teneur. Et pis après tout, ils apprennent le métier de commercial hein. Le Figaro en arrive après toutes ces tergiversations au seul point important :

Problème, ni la défense de l’université ni celle de Divam ne précisent les dispositions juridiques qui confirment que la pratique est légale.

J’ai particulièrement apprécié la conclusion de Mr Mondialisation, dans laquelle il généralise à d’autres modes de travail gratuit qui se développent, surtout dans les grands groupes :

Si « l’affaire Divam », qui fait son beurre depuis plus de 20 ans dans les rangs des formations commerciales françaises, relève d’un niveau d’impunité rarement observé, elle n’est cependant certainement pas la seule à profiter de la naïveté de jeunes à qui l’on répète qu’ils doivent « gagner en expérience par tous les moyens ». En période de « crise de l’emploi », le gain d’expérience est un argument bien ficelé pour attirer certains jeunes avides de se lancer dans le commerce au travers de projets « très formateurs » mais jamais rémunérés.

Ainsi, certaines entreprises, grandes et moyennes, mettent en place des « challenges » qui s’adressent aux étudiants en commerce, et qui prennent souvent lieu au sein d’associations créées pour l’occasion. Qu’il s’agisse de la mise au point d’un business model, de répondre à un appel d’offre, ou encore de participer à une mission en entreprise, le but est souvent de s’approprier la force de travail d’élèves dociles, motivés et surtout gratuits. « La ligne sur le CV » est alors l’argument phare des promoteurs de ces projets mis en place en partenariat avec les écoles. Une manière de les habituer à un monde du travail qui exploite les travailleurs tout en légitiment l’accaparement de la valeur ajoutée qu’ils génèrent ?

Nous aurons certainement l’occasion de revenir sur ces « challenges » ou événements ponctuels type « hackathon ». Ce sont des « marathons » de codage informatique, organisés par des entités, souvent des entreprises privées mais ça peut être aussi des administrations publiques, auxquels sont conviés des informaticiens, si possible les plus compétents, pour travailler en groupe pendant une durée courte mais intense (24 à 48h consécutives), sur des sujets dans les intérêts de l’entité organisatrice. Ils sont le plus souvent présentés comme concours de recrutement : le gagnant remportant un emploi dans la boîte ou bien un soutien conséquent pour créer sa start-up à partir de ce qu’il a fait (start-up que le grand-groupe n’oubliera pas de racheter). Mais le problème, c’est que tous les autres participants, à part une ligne sur le cv disant « n’a pas remporté tel hackathon », ne reçoivent pas grand chose, si ce n’est rien, et ont payés de leur poche pour venir participer.

Une note de lecture sur le livre de Maud Simonet : « Le travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit ? »

Une présentation d’un livre intéressant, à lire dans la revue de sociologie Politix 4/2011 (n° 96), p. 183-190, sur cairn.info :
Simonet (Maud), Le travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit ?, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2010, 220 p.

écrit par Sylvain Lefèvre, chercheur et Professeur en Politiques de développement social à l’Université du Québec à Montréal.

extraits :

Il faut souligner que, d’un point de vue théorique, on assiste en France au croisement de deux dynamiques. En effet, depuis une dizaine d’années, des spécialistes du militantisme font des emprunts à la sociologie du travail sur le mode de l’analogie construite (Dauvin (P.), Siméant (J.), Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po., 2002 ; Nicourd (S.), dir., Le travail militant, Rennes, PUR, 2009) ; en faisant comme si l’engagement militant était un véritable travail, ils mobilisent des concepts heuristiques, comme celui de « carrière » militante. Les recherches de Maud Simonet participent à l’inverse d’une seconde dynamique, initiée par des sociologues du travail qui s’intéressent à des univers a priori éloignés des terrains balisés de ce domaine d’étude, en investissant les questions d’engagement et de vie associative.

Le secteur associatif est alors promu comme une solution à la fois au délitement du lien social et à la « fin du travail » (Rifkin).

Pour comprendre ces missions dont le secteur associatif semble investi, l’auteure analyse, dans la seconde partie de l’ouvrage, le travail bénévole comme le fruit d’une politique de l’emploi initiée sur un mode plus ou moins dénié. En effet, le soutien financier des pouvoirs publics à la vie associative est toujours présenté comme une contribution à la citoyenneté et à l’engagement et non comme une question d’emploi. Or, comme le montre l’auteur, c’est d’emploi dont il est question à double titre : à la fois parce que les politiques publiques institutionnalisent des formes de travail bénévole dans les services publics mais également par la mise au travail (bénévole) de catégories de population exclues du marché de l’emploi. Dans le chapitre III, Maud Simonet éclaire les formes de l’injonction étatique au bénévolat, que ce soit la litanie des grands programmes portés par les administrations fédérales aux États-Unis (PeaceCorps de Kennedy, AmeriCorps de Clinton, USA FreedomCorps de Bush, etc.) ou la formalisation de statuts en France (volontariat de solidarité internationale, volontariat civil, volontariat associatif, service civil, service civique, etc.).

Marseille et l’#EURO2016 : tous bénévoles !

Pourquoi devenir Bénévoles pour l’UEFA EURO 2016 ?

Votre engagement, votre compétence et votre passion contribueront à la réussite de l’ événement. Vous allez partager avec toute une ville la fierté de participer à l’ accueil de la troisième compétition sportive la plus importante au monde.

Accueil, communication, accompagnement, informations, orientation des publics… Les activités des bénévoles seront nombreuses !

Vous serez au cœur de l’ événement, et vous pourrez dire :  » J’ Y ÉTAIS  » !

La ville de Marseille fait sa campagne de recrutement de bénévoles pour l’organisation des événements de l’Euro 2016 de foot. Vous pouvez donc d’ores et déjà postuler pour offrir vos compétences dans l’accueil du public et des touristes, la logistique, la traduction, l’accueil VIP, médias, handicapés. N’oubliez pas de préciser si vous avez le brevet de secourisme il semble qu’il vous sera peut-être utile !

Pour une durée allant de « 1 à plus de 10 jours », vous pourrez peut-être avoir l’immense honneur de travailler pour cette grande fête universelle qu’est le foot mondial, dont on connaît bien l’actualité financière.

Dans la ville de Marseille, le taux de pauvreté est de 25% et le taux de chômage de 18% (sources INSEE 2012 et analyse JDN), contre des valeurs de plus de deux fois moindres au niveau national métropolitain : 8,1% et 9% respectivement (INSEE ici et ici).

On s’en doute, il y aura bien de réels employés pour travailler sur les sites de la manifestation, notamment pour la sécurité : 1500 stadiers à l’intérieur du Vélodrome, les services de l’État à l’extérieur, 600 vigiles privés dans la fan-zone (source 20minutes.fr).

L’article du journal La Provence mentionne déjà 800 bénévoles déjà engagés et formés début mars, ainsi qu’une autre salve de 200 bénévoles pour les petites missions d’accueil et d’orientation des touristes. Dans ce même article, le journal mentionne aussi que la société de recrutement Proman estime à 600 le nombre d’emplois indirects temporaires créés sur Marseille (« restauration, manutention, accueil, sécurité »). Un adjoint à la mairie précise que  « l‘UEFA a d’ores et déjà employé 771 personnes à Marseille pour gérer l’organisation, la sécurité et l’accueil, en plus de tous les bénévoles. Des milliers d’emplois seront créés ; certains ne seront qu’éphémères mais d’autres sont amenés à être pérennisés. C’est une formidable aubaine ». On ne saura pas si ces 771 employés sont les même que les 600 mentionnés par Proman. On ne sait jamais bien aussi si les extras dans la restauration et hôtellerie (les fameuses « retombées économiques ») sont comptabilisés dans ou hors de ces chiffres.

Au niveau national, ce sont 6500 volontaires recrutés depuis l’année dernière par « l’association Volontaires 2016« , association créée par tous ces visiblement pauvres hommes en manque de financement :

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Pour ceux qui n’auraient pas encore compris l’ironie de la situation : l’UEFA et Marseille se servent de nous en faisant de l’emploi caché !

Romain Bousson